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Agenda

Journée d’étude : « Les folies meurtrières »

Co-organisation avec l’unité de recherche ACE de Rennes 2 et l’unité de recherche RPPSY

Coordinateurs : M. Yohan TRICHET (RPpsy) /  M. Benoît TADIE (ACE)

ARGUMENT

Cette journée d’études abordera le thème des folies meurtrières dans différents domaines de la fiction (littérature, cinéma, opéra) et selon la clinique psychanalytique. Il s’agit d’envisager ce thème imprécis mais persistant, qui a cependant le mérite de pointer la dimension psychopathologique des sujets les perpétrant, en comparant les manières dont il peut être expliqué ; le sujet, son histoire et sa responsabilité ; les liens entre la subjectivité et son contexte familial, social ou historique ; les représentations auxquelles il donne lieu. Bref, il s’agit d’envisager la logique des folies meurtrières que, par définition, la raison ignore. Ou, comme le résume la formule juridique anglophone (et le titre d’un des meilleurs romans consacrés à ce thème1), de s’intéresser aux meurtres commis « en raison de la folie » (« by reason of insanity »).

La confrontation entre psychanalyse et création artistique fait doublement sens : d’une part, parce que ces deux pratiques ne sont pas soumises (même si elles ne sont pas indifférentes) aux approches normatives, juridiques ou pénales, du phénomène, d’autre part, parce qu’elles peuvent l’aborder, avec plus ou moins de réussite, sous l’angle de la subjectivité, du point de vue du « fou criminel » lui-même et non seulement de la société qui en est victime, qui cherche à s’en protéger où à le neutraliser.

Qu’est-ce que la folie meurtrière ? Y en a-t-il une ou plusieurs ? D’un point de vue juridique, ce terme – vu comme un singulier invariant, la folie ou insanity – caractériserait des homicides perpétré(s) par une personne pour qui la distinction morale bien/mal n’aurait pas de sens, qui ne serait pas consciente de ses actes, n’en serait pas tenue comme responsable et ne pourrait en répondre devant les tribunaux. Mais ce type de définition, privative et floue, laisse le problème entier et le rend susceptible d’interprétations diverses, voire de manipulation. Face à l’insuffisance de cette approche, il est important d’examiner la manière dont le thème est abordé par la psychanalyse et la fiction, qui toutes deux tendent à remplacer une définition univoque, négative et tautologique de la folie meurtrière (comme « non raisonnable », « non responsable », etc.) par des récits pluriels mettant en scène l’histoire et la formation des subjectivités – fussent-ils, dans le cas de la fiction, de pures constructions imaginaires. C’est-à-dire que psychanalyse comme fiction tendent à substituer à une unicité une pluralité, et à une négativité une positivité, en montrant dans les folies meurtrières le produit d’histoires singulières et d’expériences subjectives.

Approches psychanalytique et fictions

a) Dès sa naissance, au début du XIXе siècle, la psychiatrie s’est intéressée aux passages à l’acte meurtriers commis par des sujets ne présentant pas, en apparence, de signes de psychose (aliénation mentale disait-on, à l’époque), et qui, pourtant, s’avèrent des actes fous. Leur folie, non manifeste, s’exprimerait alors par ces passages à l’acte. Ces descriptions et catégories vont se multiplier à travers le temps : manie sans délire, monomanie homicide sans motif, délire des actes, meurtres immotivés, jusqu’aux plus récents meurtres de masse. Toutefois, ces catégories peinent à rendre compte des coordonnées et de la logique subjective sous-jacente à ces passages à l’acte. L’apport de la psychanalyse est alors décisif pour tenter de saisir ce que le sujet met en jeu et tente de traiter dans ces actes fous, ces folies meurtrières qui déroutent la raison commune.

b) Sur le plan de la fiction, les personnages pris de folie meurtrière traversent les récits de tous âges, depuis Caïn et Héraclès. Le traitement de ce thème n’est pas bien sûr indépendant des modalités de sa prise en charge rituelle, philosophique, médicale ou pénale, qui varient elles-mêmes selon les sociétés et les époques. Il est abordé à la fois par la littérature mainstream, qui se confronte de plus en plus à la question du meurtre « non raisonné », dans ses dimensions philosophique ou historique (cf. Capote, Mailer et la tradition du true crime) et dans la fiction et le cinéma criminels, qui font de la question du « tueur fou » l’une de leurs préoccupations centrales, bien antérieure à la mode du serial killer qui sévit actuellement dans les médias. On peut même affirmer que les deux textes qui président à la naissance de la littérature criminelle au milieu du XIXème siècle (« Les Meurtres dans la rue Morgue » d’Edgar Allan Poe et « De l’assassinat considéré comme un des beaux-arts » de Thomas De Quincey) sont issus d’une même angoisse face à la folie meurtrière qui se déchaîne dans une société urbaine en plein bouleversement anarchique et anomique. Il est donc aussi intéressant de sonder la fiction policière pour savoir ce qu’elle nous dit de la folie meurtrière que de mesurer à quel point cette même folie meurtrière est constitutive du genre, et comment de phénomène violent elle devient tradition littéraire ou esthétique.

1. Shane Stevens, By Reason of Insanity (1978). Trad. française Au-delà du mal.

PROGRAMME

Journée d’étude

Les Folies meurtrières – Approche psychanalytique et création artistique

organisée par les unités

Anglophonie : communautés, écritures (ACE)

Recherches en psychopathologie et psychanalyse (RPpsy)

en partenariat avec le groupe de recherches Kairos

Jeudi 9 avril 2020

Université Rennes 2 / Campus Villejean / Amphi B8

9h-17h30

Programme

9h Accueil. Amphi B8

9h15-10h45. Représentations et créations de figures du criminel 1

Denis Mellier (Pr. Littérature professeur de littérature générale et comparée, Poitiers)

An (american) history of violence : banalité du crime, dé-sublimation et indépendance.

Fabienne Soldini (Sociologue, chargée de recherches CNRS, Aix-en-Provence)

Le serial killer, figure contemporaine de la folie criminelle

Benoît Tadié (Pr. Littérature américaine, Rennes 2)

L’invention du tueur psychopathe dans le polar américain

Pause

11h15-12h15. Représentations et créations de figures du criminel 2

Christiane Page (Pr. Études théâtrales, Rennes 2)

« Un adolescent normal » : le cas de Marcel Redureau, meurtrier à 15 ans

Joseph Delaplace (Pr. Analyse musicale, Rennes 2)

L’Autre scène : folies meurtrières dans les opéras d’Alban Berg

Repas

14h15-15h45. Logique du passage à l’acte criminel 1

Romuald Hamon (MCF-HDR psychopathologie clinique, Rennes 2)

Paranoïa quérulente et crime justicier

Antoine Masson (Pr. École de criminologie, Louvain)

Dégager les déterminants secrets du double crime de l’abbé Desnoyers, curé d’Uruffe

Marie Poulain-Berhault (Doctorante psychopathologie, Rennes 2)

D’une tentative de création artistique à une création délirante

Pause

16h15-17h15. Logique du passage à l’acte criminel 2

Laetitia Jodeau-Belle (MCF en psychopathologie clinique, Rennes 2)

Mécanique de l’acte meurtrier

Giorgia Tiscini (MCF en psychopathologie clinique, Rennes 2)

La folie meurtrière dans le crime

Présentation des intervenants et résumés des interventions

Joseph Delaplace est professeur au département de musique de l’Université Rennes 2, dont il dirige actuellement l’UFR Arts Lettres et Communication. Il est également membres du groupe de recherche Kairos « Création et psychanalyse » (EA 3208 et EA4050). Il a dirigé l’ouvrage collectif L’art de répéter. psychanalyse et création paru aux PUR en 2014 et co-dirigé avec Olga Moll « Musique et inconscient » Filigrane 6 (2007) et avec Jean-Paul Olive Le corps dans l’écriture musicale paru chez Artois Presse Université (2019). Il a également publié plusieurs articles et chapitres : « Du modèle linguistique aux manifestations acoustiques de l’affect : la voix des Aventures de György Ligeti », Le modèle vocal. La musique, la voix, la langue, PUR (2007), « Lalangue musicale et la répétition », Champ lacanien (2012), « Création schizophrène : le statut paradoxal de la répétition dans la musique du début du XXe siècle », L’art de répéter. Psychanalyse et création, PUR (2014), « Schreber au piano : de la révélation divine au non sens de lalangue », L’information Psychiatrique (2014), « Du modèle linguistique aux manifestations acoustiques de l’affect : la voix des Aventures de György Ligeti », Le modèle vocal. La musique, la voix, la langue aux PUR (2007).

Wozzeck (1925), d’après Büchner, et Lulu (1937), d’après Wedekind, sont les deux seuls opéras d’Alban Berg (1885-1935), mais aussi deux des œuvres scéniques les plus marquantes de la première moitié du XXe siècle. Si elles ont su capter et restituer de manière saisissante un certain nombre de déterminismes sociaux, elles ont surtout étroitement relié ceux-ci à la question du sujet de l’inconscient. Point commun entre les trames des deux opéras, ceux-ci partent de la réalité triviale de folies meurtrières, celle du soldat Wozzeck qui tue son amante, et celle de Jack l’éventreur qui assassine Lulu. Le traitement musico-dramaturgique imaginé par Berg porte une lumière incandescente sur les mécanismes inéluctables qui conduisent à ces passages à l’acte. Dans le cadre de cette communication, nous donnerons quelques exemples de la manière dont le compositeur organise sa lecture des auteurs-sources, et montrerons en quoi ses choix mettent en valeur certaines données restées parfois à l’état latent dans les pièces d’origine. Il s’agira notamment de cerner comment, par la conjonction drame – musique – scène, Berg parvient à situer le Réel de cette époque comme étant en résonance avec le Réel d’un sujet toujours dépassé par un « destin » qui lui échappe.

Romuald Hamon est psychanalyste, MCF-HDR en psychopathologie clinique, chercheur au laboratoire RPpsy, Université Rennes 2. Ses travaux de recherche portent sur les phénomènes de croyance (conversion, radicalisation religieuse, dérives sectaires, etc.), les conduites sacrificielles et passages à l’acte meurtriers, le regain des extrémismes socioreligieux et politiques ainsi que sur l’essor des nouvelles formes de radicalités. Il a notamment codirigé, avec Yohan Trichet, l’ouvrage, en 2016, Psychanalyse et criminologie, aujourd’hui (P.U.R, Rennes) et, en 2018, l’ouvrage Les fanatismes, aujourd’hui. Enjeux cliniques des nouvelles radicalités (Erès, Toulouse).

Le cas Valéry Isaac Fabrikant a défrayé la chronique mondaine et judiciaire. Ce dernier a assassiné quatre de ses collègues universitaires en raison de l’extrême injustice dont il fut, selon lui, l’objet. Incarcéré, il continue de plaider en « honnête homme » sa cause en dénonçant le système de fraude et d’extorsion sévissant dans le monde scientifique. L’analyse de son témoignage peut éclairer la logique du délire paranoïaque de revendication et les fonctions des passages à l’acte justiciers qui peuvent en dériver. Mais aussi de comprendre que l’ère de la quérulence généralisée dans laquelle nous sommes entrés confère toujours plus un caractère de normalité à cette forme spécifique de délire paranoïaque. 

Laetitia Jodeau-Belle est maîtresse de conférences en psychopathologie clinique, membre de RPpsy, Université Rennes 2, et co-responsable du groupe de recherche Kairos « Création et psychanalyse » (EA 3208 et EA 4050), psychanalyste, membre de l’AMP et de l’ECF. Elle est co-auteure avec Christiane Page de l’ouvrage Le non-rapport sexuel à l’adolescence. Théâtre et cinéma, paru aux PUR (2015) et a publié avec J.-C. Maleval, en 2011, « Le sacrifice fait à Dieu de Séraphine de Senlis » dans le numéro 64 de L’Évolution psychiatrique, ainsi qu’un article collectif avec les membres de Kairos : Jodeau-Belle L., Delaplace J., Page C., Trichet Y., (2020) « David Helfgott, un musicien hors pair », Cliniques Méditerranéennes, n°101, premier trimestre 2020.

En nous appuyant notamment sur l’œuvre de Gus van Sant : « Elephant » (2003) – qui s’appuie sur la fusillade du lycée Columbine survenue en 1999 –, nous examinerons la mécanique psychique à l’œuvre dans ce qui pousse un sujet à commettre l’irréparable, de son déclenchement à la nécessité de le produire et le faire aboutir. Le film « Paranoid park » (2007), réalisé par le même réalisateur, nous permet de prolonger nos propos en interrogeant notamment le distingo entre le passage à l’acte et l’acte manqué.

Antoine Masson, psychiatre et psychanalyste, Professeur à l’Université de Namur et à l’Université catholique de Louvain (École de criminologie et Centre de Recherche Interdisciplinaire sur la Déviance & la Pénalité), coordinateur du Centre de Formations aux Cliniques Psychanalytiques (Certificat d’université UCLouvain)

Afin d’identifier les processus de connaissance de la cause criminelle, nous partirons du livre de Jean-Pierre Bigeault « Le double crime de l’abbé Desnoyers, curé d’Uruffe » écrit en 2008 à propos des faits survenus plus d’un demi-siècle avant : « le 3 décembre 1956 un homme de 35 ans, prêtre de son état, assassine sa jeune maîtresse après avoir tenté de lui donner l’absolution. Puis lui ayant ouvert le ventre, il la libère de son enfant de 8 mois qu’il baptise et poignarde. ». Nous nous attacherons aux modalités d’approche du crime : réveil d’une « obscure fraternité » au moment des faits, exploration de la presse et des discours du café du commerce, critique des grands témoins que sont Marcel Jouhandeau et Jean-François Colosimo, et surtout, médiation par le théâtre de la cruauté d’Antonin Artaud. Une telle méthode va permettre de déployer une forme de transfert et de projeter sur l’écran ainsi tendu les éléments inaccessibles, selon une épistémologie particulière qui consiste en une « immersion critique ». Reste aussi l’établissement d’une synergie durable entre l’éducateur-psychanalyste J-P Bigeault et son ami artiste J.G. Gwezenneg dont les illustrations exposent l’atteinte portée à l’enfant et à l’enfance impossible du prêtre. Tout en dégageant une hypothèse sur ce qui a pu causer le crime, l’exposé visera du même coup à préciser une démarche particulière de « connaissance productive face au crime ».

Denis Mellier est professeur à l’Université de Poitiers (France), où il enseigne la littérature générale et comparée ainsi que le cinéma. Il a publié de nombreux articles sur la fiction fantastique, l’horreur au cinéma, les esthétiques réflexives et les relations entre la littérature policière et le roman contemporain. Parmi ses ouvrages, L’Ecriture de l’excès. Poétique de la terreur et fiction fantastique, Champion, 1999. Grand prix de l’imaginaire, catégorie «Essai» 2000 ; La Littérature fantastique, « Mémo », Seuil, 2000, 64 p. Grand prix de l’imaginaire, catégorie «Essai» 2000 ; Textes fantômes. Fantastique et autoréférence, éditions Kimé, 2001 ; Les Écrans meurtriers. Essais sur les scènes spéculaires du thriller, éditions du Céfal, Liège, 2001. Il a dirigé jusqu’en 2013 la publication de la revue Otrante, arts et littérature fantastiques (éditions Kimé). Il a participé à The Cambridge History of Graphic Novel (2018) et a dirigé le numéro de Recherches Sémiotiques/Semiotic Inquiry (RS.SI), La bande dessinée au miroir, Bande dessinée et réflexivité (2018).

Sans esthétisation du crime, sans sublime de la mise à mort comme virtuosité, dans la crudité et la violence brute, stupide, certains films indépendants américains ont traité du tueur en série dans des perspectives toutes autres que la figure pop née avec Hannibal Lecter et qui a conquis les écrans hollywoodiens dans les années 90. A rebours des formes mainstream de la violence spectaculaire, Henry: Portrait of a Serial Killer de John McNaughton (1986), Clean, Shaven de Lodge Kerrigan (1993) ou Family Portraits de Douglas Buck (2004) qui traitent de la folie criminelle ordinaire, domestique, proxémique, sont autant d’exemples où la banalité se conjugue à l’exception pour tracer des trajectoires meurtrières glaçantes.

Les dérèglements psychiques et le passage à l’acte violent y sont tout autant les marqueurs d’une histoire du sujet qu’ils n’œuvrent à construire des allégories sinistres d’un contexte socio-culturel américain plus général.

Ces films offrent des prises ambivalentes et profondément dérangeantes pour quiconque voudrait interpréter une ferme motivation des actions et sortir de l’indétermination des conduites. Ce contre-champ indépendant au grand récit hollywoodien du meurtre en série impose des scènes contradictoires sur lesquelles il n’en va pas seulement d’un désir de naturalisme critique contre-hollywoodien mais d’une autre modalité de l’hyperviolence des écrans : elle est cheap, banale, faite de proximité et de familiarité.

Christiane Page est Professeur des Universités à Rennes 2, co-responsable scientifique du groupe de recherche Kairos « Création et psychanalyse » (EA 3208 et EA4050). Ses recherches ont d’abord porté sur les problématiques de formation de l’acteur, les questions de l’éthique du formateur et portent maintenant sur les liens « littérature, théâtre et psychanalyse ». Auteure de – Pratiques théâtrales dans l’éducation en France au XXè siècle : aliénation ou émancipation ? (APU, 2009), – Le non-rapport sexuel à l’adolescence, théâtre et cinéma, (avec Laetitia Jodeau-Belle, col. « Clinique psychanalytique », PUR, 2015) ; elle a dirigé les ouvrages – Théâtre et psychanalyse : regards croisés sur le malaise dans la civilisation (L’Entretemps, 2016), –Charlotte Delbo, œuvre et engagement (PUR, 2014), – Les Écritures théâtrales du traumatisme (PUR, 2012).

Si peu d’auteurs sur la scène littéraire, ont abordé la question des enfants ou adolescents meurtriers, la question des actes immotivés a été, dès le début du xixe siècle, un sujet de recherche pour les aliénistes, comme Esquirol qui affirme en 1838 qu’un désordre intellectuel ou moral n’est pas toujours associé à un acte meurtrier : « le meurtrier est entraîné par une puissance irrésistible, par un entraînement qu’il ne peut vaincre, par une impulsion aveugle, par une détermination irréfléchie, sans intérêt, sans motifs, sans égarement, à un acte aussi atroce et aussi contraire aux lois de la nature1. » Du côté de la littérature, un des rares à le faire est André Gide qui s’intéresse aux affaires dont les motifs incompréhensibles déconcertent la justice, les experts et la presse. Dès 1899 il aborde la question dans son Prométhée mal enchaîné2 puis, le procès du jeune Redureau sera l’occasion pour lui de continuer sa réflexion dans un texte qui anticipe les recherches de Guiraud et Cailleux, mais aussi celles de la psychanalyse.

Marie Poulain-Berhault est psychologue clinicienne, titulaire d’un master 2 de psychanalyse de l’université Paris 8. Doctorante, membre associée du laboratoire RPpsy de l’université Rennes 2, sa thèse porte sur les connexions logiques entre l’art et la psychanalyse. La création artistique musicale est l’objet principal de ses recherches notamment la fonction qu’elle peut prendre pour un sujet. Elle a publié « Illustration clinique de la non-fermeture du corps dans la psychose: Robert Schumann, composer ou se décomposer » dans la revue Psychologie clinique, n°45, 2018 et « La musique pour faire taire la voix… qui ne se tait jamais » dans l’ouvrage Corps et création, perspectives psychanalytiques, PUR, 2019. 

 

« Je vais te dire un truc, j’ai écrit deux cent chansons. Je les ai toutes sur papier. Pour te donner un exemple, je vais t’en jouer une qui pourrait te rapporter du fric. Voyons… » Ainsi s’adresse un artiste en 1968 au producteur, Brother, très en vue à l’époque. Un an après, en août 1969, plusieurs meurtres très violents effraient la population de Los Angeles. Quelques mois plus tard, ce chanteur est interpellé et mis en examen. Il est reconnu coupable en 1971 pour avoir dirigé les assassins de ces crimes. Incarcéré, la peine de mort finalement annulée, Charles Manson passe le restant de sa vie en prison. Très sollicité par la presse, animant la curiosité et la fascination, il accepte de répondre aux questions de Nuel Emmons, un ami ancien détenu. Ce-dernier a publié les entretiens menés entre 1979 et 1985 sous forme de récit narratif intitulé : « Charles Manson par lui-même3. » La lecture4 de cet ouvrage à partir du réel lacanien5 nous permettra de déplier la logique folle de Charles Manson qui l’a éloigné de la création.   

Fabienne Soldini, chargée de recherches hors-classe CNRS, au Laboratoire Méditerranéen de Sociologie à Aix-en-Provence. Sociologue de la littérature et de la lecture. Rédactrice en chef de la revue Sociologie de l’Art.

Ma communication va analyser les discours sur la folie criminelle à travers l’analyse du personnage du serial killer dans les romans policiers contemporains. Deux formes de discours co-existent qui expliquent la « folie » : la première s’appuie sur des arguments biologiques et psychiatriques, faisant de la folie une maladie ancrée dans le somatique et de la violence l’expression de cette folie, tandis que la seconde mêlant des systèmes explicatifs psychologiques et sociologiques fait du tueur le produit de ses traumatismes infantiles et de ses conditions sociales d’existence, les crimes étant définis comme les symptômes de ces traumatismes.

Benoît Tadié est professeur d’études américaines à l’université Rennes 2. Il est l’auteur, entre autres ouvrages, de : Le Polar américain, la modernité et le mal (Puf, 2006) et Front criminel : une histoire du polar américain de 1919 à nos jours (Puf, 2018). Il a récemment édité un recueil de cinq romans de W. R. Burnett, Underworld : romans noirs (Gallimard, coll. « Quarto », 2019).

Depuis la Deuxième Guerre mondiale, un spectre parcourt le roman noir : le tueur psychopathe. Cette figure émerge entre la fin des années 1940 et le début des années 1950 chez des auteurs comme Dorothy Hughes, Robert Coates, Robert Bloch, Horace McCoy, Patricia Highsmith et surtout Jim Thompson. On l’envisagera comme un agent de déstabilisation qui se joue, avec plus ou moins de virulence, de trois ordres visant à le contenir :

  1. l’ordre social, qui censure l’expression des troubles psychiques, notamment chez les anciens combattants de la Deuxième Guerre mondiale ;

  2. l’ordre psychiatrique, qui fonde la catégorisation clinique du psychopathe (Hervey Cleckley, The Mask of Sanity, 1941) ;

  3. l’ordre littéraire, qui place traditionnellement le détective, sa rationalité et sa morale au centre du genre policier.

On cherchera pour finir à interpréter l’ambivalence du tueur psychopathe qui, grâce à la puissance révélatrice de ses transgressions, impose un univers où la folie meurtrière est indissociable de la clairvoyance.

Giorgia Tiscini est maîtresse de conférences en psychopathologie clinique, chercheuse au laboratoire RPpsy, Université Rennes 2. Psychanalyste, et psychologue clinicienne de formation, elle a une longue expérience clinique en milieu carcéral (SMPR et UHSA), et en psychiatrie. Ses travaux de recherche portent sur la clinique psychanalytique de l’acte et du passage à l’acte, la psychopathologie, les phénomènes en relation à la prison (radicalisation, violence, discrimination, pratiques corporelles, etc.), et sur l’étude pluridisciplinaire des interactions entre le sujet, la prison, la société et le lien social. Elle a notamment publié plusieurs articles dont : Tiscini G., Kalaora L. (2019). Violence aux frontières du symbolique. Adolescence ; Tiscini G., Lamote T. (2019). Processus de radicalisation en milieu carcéral : de la criminogènese à la radicalogèneseL’Évolution psychiatrique 2019 ; Tiscini G., Ansermet F. (2018). Le passage à l’acte à l’épreuve du post-contemporain. L’Évolution psychiatrique.

Dans cette intervention, nous souhaitons questionner le concept de « folie meurtrière » à partir de la clinique, et notamment avec les sujets qui ont commis un ou plusieurs homicides volontaires et/ou assassinats. Le constat est patent : tout crime comporte une « folie meurtrière » indépendamment de la structure de son auteur. Qu’il s’agisse d’un meurtre prémédité ou pas, l’instant de l’acte implique, dans sa contingence, un franchissement symbolique qui n’avait pu être ni pensé ni imaginé. Toutefois, le point de départ, celui de butée et l’après-coup, changera en fonction de la structure. Ainsi, nous allons présenter des brefs extraits cliniques de cas de névrose et de psychose, afin de cerner l’impact de la folie meurtrière sur la structure de son auteur. Nous ne nous focaliserons pas sur la perversion, car cela nous éloignerait considérablement de notre propos, pouvant parler, pour cette structure, plutôt de jouissance meurtrière que de folie meurtrière.

1. Esquirol, Des maladies mentales, Paris, Ballière, 1838, IL, p. 341. (Cité par Jean-Claude Maleval in Quarto n° 71, « Meurtre immotivé et fonction du passage à l’acte chez un sujet psychotique », p. 53-64.)

2. Gide, André, Le Prométhée mal enchaîné, 1899.

3. Emmons N., « Charles Manson par lui-même, » (Titre anglais original : « Manson in His Own Words, 1986) Editions Séguier, 2019

4. Nuel Emmons précise dans sa préface que Manson « s’exprimait de manière cohérente l’espace d’une ou deux phrases, puis passait du coq à l’âne sans poursuivre le fil de sa pensée. » C’est pourquoi nous gardons à l’idée que le texte final est pensé et vérifié pour former un ensemble cohérent et chronologique.

5. Il ne s’agit ni de psychanalyser ni d’analyser l’inconscient de Charles Manson. Nous proposons ici de présenter une logique de délire éclairée par la psychanalyse et précisément à partir du réel selon Lacan. Le réel comme point de butée contre ce que chacun bute et non la réalité.  

Détails

Date :
9 Avr
Heure :
9 h 00 min - 18 h 00 min

Lieu

AMPHI S
place du Recteur Henri Le Moal
RENNES, 35043 France
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Organisateurs

Yohan Trichet
Benoît Tadié